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Guilleragues à Saint-Sulpice-de-Guilleragues

Saint-Sulpice-de-Guilleragues

Les Lettres portugaises, une œuvre singulière et mystérieuse
Denis Fauconnier
(extrait)

En 1669 paraît sans nom d’auteur ni de traducteur un bref ouvrage qui fascinera durant plus de trois siècles la critique littéraire : Lettres Portugaises Traduites en françois. On doit cette publication à Claude Barbin, un libraire parisien spécialisé dans les ouvrages mondains, et éditeur de Madame de La Fayette, Racine ou encore La Fontaine. Comme le précise l’Avis au lecteur, il s’agit de cinq lettres traduites du Portugais et adressées par une religieuse à un gentilhomme et officier français, qui l’aurait séduite, puis oubliée après son retour en France. Cet « objet littéraire non identifié », comme on l’a plaisamment surnommé, est en effet mystérieux à plus d’un titre et a suscité dès sa parution des questions en chaîne :

–     Les cinq lettres qui le composent sont-elles authentiques ou fictives, « référentielles » ou « fictionnelles » ?

–     L’ouvrage appartient-il à la littérature française ou portugaise ? Aujourd’hui encore l’œuvre est classée différemment selon les bibliothèques, et surtout selon le choix de son attribution : française si c’est une fiction, portugaise si les lettres sont authentiques.

–     Qui est à l’origine de la publication : un auteur totalement responsable du texte ? Un traducteur plus ou moins fidèle d’une authentique correspondance ?

Ces différentes hypothèses n’ont pourtant jamais véritablement été prises en compte durant l’histoire complexe de l’œuvre. On s’en est plus fréquemment tenu aux termes de la simple alternative qui donne à choisir entre deux statuts : un auteur, et c’est alors une fiction ; une « vraie » religieuse portugaise, et c’est un texte référentiel. Selon que l’on adopte la théorie de l’authenticité ou, au contraire, qu’on la récuse, on trouvera dans ces lettres « un miracle d’amour » ou « un miracle de culture », un éblouissant jaillissement spontané, ou une véritable œuvre d’art, témoignant d’une maîtrise tout aussi remarquable des codes de la rhétorique amoureuse telle qu’on la concevait en 1669. Dans les deux cas, on admirera. Mais qui, et quoi ?

La publication et la réception des Lettres portugaises

4 janvier 1669 : publication chez Barbin. L’authenticité des lettres est d’emblée objet de débat . Le succès est tel, que les réimpressions, officielles et illicites, se multiplient : 6 rééditions pour la seule année 1669, 21 éditions de 1669 à 1675. Deux ans après, en 1671, Madame de Sévigné utilise le terme de portugaise par métonymie pour désigner une lettre tendre exprimant une folie, une passion que rien ne peut excuser que l’amour même ; et précisément pour excuser sa nièce Madame de Coligny, qui a été séduite par un aventurier, elle évoque l’égarement passionné de sa jeune parente, qui a envoyé à son séducteur toutes les Portugaises du monde. L’adjectif devient un nom commun et il est définitivement adopté.

Dans une édition allemande de 1669 également, dite “édition de Cologne”, les cinq lettres sont publiées sous le titre Lettres d’amour d’une religieuse écrite au chevalier de C., officier français en Portugal. L’Avis au lecteur est également modifié : au lieu de la prétendue ignorance de  celui auquel on les a écrites, ni de celui qui en a fait la traduction, l’éditeur substitue la phrase suivante : Le nom de celui auquel on les a écrites est M. le chevalier de Chamilly, et celui qui en a fait la traduction est Cuillerague. Malgré l’erreur orthographique qui remplace le G par un C (et omet le S final), on ne tarde guère à identifier Guilleragues, aristocrate proche du souverain, dont il a obtenu en octobre 1669 la charge de rédiger en partie la correspondance privée. Quant au destinataire, il désigne Noël Bouton de Chamilly, qui fut présent au Portugal avec les troupes françaises jusqu’en 1667, et qui ne dément pas la flatteuse rumeur.

Les lettres de Mariane, parfois modifiées, sont intégrées aux anthologies des « plus belles lettres » aux côtés de celles d’Héloïse à Abélard. À l’exception notable de J.J. Rousseau, le XVIIIe siècle adhère à la thèse de l’authenticité des lettres que rien ne semble devoir remettre en cause, mais que rien non plus ne confirme définitivement.

[…]

 

Extrait de l’ouvrage : Balade en Gironde, sur les pas des écrivains, Alexandrines, mars 2008.

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