Jean-Marie Laclavetine à Bordeaux

BORDEAUX

Rue des Étables, centre du monde,
par Jean-Marie Laclavetine
(extrait)

Dans les années cinquante et soixante, le centre de l’univers se situait au numéro 3 de la rue des Étables, à Bordeaux, dans un espace limité par le cours de la Marne, le marché des Capucins, le quai Sainte-Croix, la rue Peyronnet. L’univers, depuis, s’est un peu agrandi. Son centre a pu changer de place.

Bordeaux était alors une ville noire, et en courant dans les rues du quartier Sainte-Croix j’avais le sentiment de me faufiler entre des haies de pierres tombales. Plus tard, bien plus tard, une fée qui avait lu Stendhal (« Bordeaux est sans conteste la plus belle ville de France ») et Hugo (« Prenez Versailles, mettez-y Anvers, vous aurez Bordeaux »), décida de libérer la ville de son voile de deuil. Bordeaux retrouva la splendeur blonde de ses immeubles légèrement hautains, et l’on put croire la cité au comble d’une inexplicable et presque scandaleuse opulence, comme une vieille dame rayonnante sur le passage de laquelle on entendrait murmurer : « Ma parole, elle est amoureuse ! »

Mais je n’étais plus là lorsque s’opéra cette résurrection. La vie, cruellement, m’avait fait franchir les barrières de la Ville, pour me pousser vers la Loire, vers d’autres lumières, puis vers l’est, jusqu’à l’Italie, chez les galopins géniaux et turbulents qui semblent l’envers de ces Bordelais dont leur maire, naguère, vantait « le bon sens et la mesure », et dont Stendhal estimait que leur goût aurait besoin d’être secoué de temps à autre par les fureurs senties d’un Michel-Ange.

En allant vers des villes aux pierres blanches, j’ai emporté le souvenir de ces façades funèbres, de cette odeur de caveau qui hantait les ruelles de mon enfance.

Je ne manque pas une occasion de revenir ici. Maurois diagnostiquait chez les Bordelais « une aimable et innocente anglomanie ». Pourtant, c’est abusivement que l’on fait de Bordeaux un simple confetti de l’Empire britannique. La ville n’a guère cessé d’essuyer les plâtres de l’Histoire, et les influences étrangères y sont multiples et profondes. Les chers old fellows n’ont après tout squatté que trois siècles, à peine de quoi laisser une pointe d’accent british aux riverains du cours Xavier-Arnozan. L’histoire de la ville remonte bien plus loin. On sait de source sûre que Noé, après le déluge, débarqua non loin de l’actuel quai des Chartrons, pour y planter d’urgence le premier cep de vitis vinifera.

[…]

 

Extrait de l’ouvrage : Balade en Gironde, sur les pas des écrivains, Alexandrines, mars 2008.

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