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Roland Dorgelès à Amiens

AMIENS

Roland Dorgelès, parisien d’esprit, picard de nature,
par Micheline DUPRAY
(extrait)

—Tu vois mon petit Roland, ce vieux monsieur assis là-bas, sur un banc, c’est celui qui a écrit les beaux livres qui t’empêchent le soir, si souvent de t’endormir…

Le gamin fait un bond, quitte la main de son grand-père :

—C’est vraiment vous Monsieur Jules Verne ?

—Mais oui, mon petit bonhomme.

—Oh ! vos histoires, monsieur…

—Tu les aimes bien mes histoires ?

—Oui, mais à votre place, je n’aurai pas fait finir comme ça 20.000 lieues sous les mers. La mort du Capitaine Nemo, dans son sous-marin, c’est trop triste.

—Eh bien, quand tu reviendras, nous collaborerons tous les deux. »

Mais qui est donc ce petit garçon téméraire qui se permet de donner des leçons à Jules Verne ? Si vous ne l’avez pas reconnu, il s’agit de Roland Lecavelé qui, en 1907, lassé d’un patronyme sans cesse estropié, choisira Dorgelès comme pseudonyme définitif.

Dans le Courrier Picard du 5 décembre 1950, Dorgelès ajoutera des précisions sur la fameuse rencontre : « Jules Verne habitait une maison vaste près des Petits Jardins d’Amiens. Il boitait un peu, appuyé sur sa canne. Je me souviens parfaitement de l’extraordinaire contrainte que s’imposa, ce jour là le petit garçon que j’étais. Timide, mais tendu, déterminé à tout, je reprochai à Jules Verne la mort jugée par moi lamentable du Capitaine Nemo. Jules Verne entendit mon ire avec indulgence et intérêt. Somme toute je débutais ainsi dans la critique ! Je n’ai pas persévéré dans cette voie. »

Sans doute cette rencontre fut-elle prémonitoire. Le jeune garçon, impressionné tant par la personnalité que par la célébrité de l’auteur de Michel Strogoff, décida de devenir écrivain.

Roland Lecavelé naît donc à Amiens le 15 juin 1885, chez sa grand-mère maternelle, Céline Leclerc, repasseuse, épouse d’Auguste Leclerc, menuisier. A l’époque, les parents de Roland, Laure et Onésime Lecavelé, originaires respectivement d’Amiens et de Baizieux près d’Amiens, résident rue Saint-Louis-en-l’Ile à Paris, mais la coutume voulait qu’une fille accouchât chez sa mère.

Onésime, représentant d’une fabrique de tissus, se déplace souvent avec sa femme et leur fille, Léontine, née en 1881. Mais Roland, dès qu’il manifeste un excès de fatigue, se repose chez ses grands-parents, d’où une scolarité pour le moins chaotique. Après avoir sauté, bébé en robe blanche à volants de dentelle, sur les genoux de sa grand-mère qui lui chantait « El voiture a t’chiens », le petit Roland, dès l’âge de cinq ans se promenait souvent avec son grand-père dans les Petits Jardins et arpentait la Hotoie, ce parc conquis sur les marais, appelé pompeusement « Petite Venise ». Avec sa grand-mère il allait faire les courses au marché sur l’eau, curieux marché qui n’existe qu’à Amiens et en Asie.

C’est aussi à Amiens qu’il retrouvait ses deux cousins Paul et Raoul (qui seront tués pendant la Grande Guerre). Avec eux – et avec quels délices – il prit connaissance de l’œuvre de Courteline qui faisait rire son père aux éclats. Tout jeune encore, il s’est arrêté souvent devant « le beau Dieu d’Amiens », cette statue qui assure la renommée du portail central de la Cathédrale. Il s’est rempli les yeux de la beauté de la vingtaine de tableaux signés de peintres primitifs, rescapés de la destruction de 1723.

[…]

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