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Jean Rouaud à Campbon

CAMPBON

Flou artistique,
par Thierry Gillybœuf
(extrait)

Visage d’amoureux à la Peynet, caché sous un chapeau de feutre flapi comme ceux qui coiffent les bergers des crèches provençales, engoncé dans un manteau trop grand, le regard est malicieux, la bouche est figée dans un sourire chaleureux quoique un brin goguenard : tel apparaît Jean Rouaud. Mais cet homme qui a écrit des chansons pour Johnny Hallyday et Jean Guidoni – et qui a même poussé la chansonnette dans son dernier opus, La Fiancée juive – fait montre d’une sensibilité rétractile.

Au départ, il y a la naissance à Campbon, en 1952, petit bourg du pays nantais, tout droit sorti de ces cartes postales en noir et blanc qui font aujourd’hui le bonheur des chineurs nostalgiques en mal d’enracinement à l’heure du village global. « Dernière sortie avant l’arriération », cette bourgade sans charme particulier, encalminée dans une « zone indécise autrefois envahie par la mer », passée à travers le prisme d’une « recréation enchantée », va devenir, au même titre que Combray, un « canton sur la carte de l’imaginaire qui mérite le détour ». Même si, dans ses premiers livres, Jean Rouaud le masque sous le nom de Random – comme pour accentuer le banal de ce non-lieu où il est né par hasard. Certes, il affirme qu’il « faut impérativement faire cette différence entre le lieu de l’enfance et l’enfance », il a à ce point la Loire-Inférieure chevillée au corps qu’il pourrait paraphraser Georges Perros quand il écrivait dans ses Poèmes bleus : « À tel point que si l’on me demandait / Comment est fait l’intérieur de mon corps / Je déplierais absurdement / La carte de la Bretagne ».

Avec le recul, on se dit que ce n’était pas gagné d’avance. Comme si les Parques littéraires avaient voulu à toute force que ce coin perdu ne figure jamais sur la carte du monde des lettres. Et la fin justifiant les moyens, elles auraient ainsi conjugué dans une « martingale triste » un paysage souffreteux comme figé sous la pluie – dont la désolation ne semble devoir trouver d’équivalent que dans la plaine d’Ypres gorgée de morts comme la Loire-Inférieure de Jean Rouaud –, les vies minuscules de petites gens pris dans l’ambre d’un temps immobile et une enfance engourdie par le chagrin. On peut rêver mieux comme matière première : « Vous parlez d’un trésor : Campbon, Loire-Inférieure, la carte de l’ouest à l’embouchure du grand fleuve n’en fait pas mystère, un bourg, à peu près à mi-chemin entre Nantes et Saint-Nazaire, de deux mille habitants, regroupant ses grandes maisons tristes autour de son église gigantesque. »

[…]

 

Extrait de l’ouvrage : Balade en Loire-Atlantique, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, février 2009

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