Jean Anouilh au Cap-Ferret

LE CAP FERRET

Les vacances de Monsieur Anouilh,
par Thierry Boeuf
(extrait)

 

Dans la tranquillité et la pureté des petits matins du Bassin, Jean Anouilh écrivait dans une cabane au bord de l’eau. Les décors et les costumes n’étaient ni de Roger Harth ni de Donald Cardwell. Tous les étés, ceux des années cinquante à soixante-dix, le ciel bleu du Cap-Ferret remplaçait les rideaux rouges des théâtres parisiens et les trois coups du brigadier se transformaient en trois coups de corne de brume d’un bateau qui partait vers le large, vers l’océan Atlantique, vers les Amériques. 1957, Jean Anouilh, dramaturge à succès (il a déjà triomphé avec Eurydice, Antigone et Médée), dégote la villa de ses rêves dans la beauté éclatante du Cap-Ferret. Les vacances de Monsieur Anouilh commencent par un voyage en train, le rapide Paris-Bordeaux. Bordeaux ! Sa ville natale. Puis, c’est un tortillard, une de ces michelines rouges, qui l’emmène vers Arcachon. Le bonheur n’est plus qu’à quelques kilomètres, juste après les villages de Claouey, Petit et Grand-Piquey, Le Canon, Piraillan, et L’Herbe. Ça y est ! Nous y sommes : le Cap-Ferret et la « villa des Pêcheurs » au style suranné des colonies et au bout de cette Gironde paradisiaque. Vacances, j’oublie tout ! En été, Jean Anouilh s’en donne à cœur joie ! Il est comme un enfant, comme cet enfant qui, dans les années 1920, sur les plages du bassin d’Arcachon, s’amusait déjà à jouer au théâtre et à faire parler des personnages imaginaires sous le regard affectueux de sa maman pianiste. Il n’a jamais oublié ses années heureuses, ses voyages en train à vapeur au départ de la gare Bordeaux-Saint-Louis à destination d’Arcachon. Mais pour Jean Anouilh, la Gironde est un jardin secret. Il en profite en clandestin, si bien qu’il en fait peu cas dans son théâtre et dans sa littérature. Seules quelques fables évoquent le Bassin (« Le Bernard-l’Ermite » et « La Vive »). Son Cap-Ferret, il le garde pour lui, sa famille et ses amis, Marcel Aymé en priorité. Les deux littérateurs nagent à contre-courant et pas seulement dans les eaux calmes du Bassin. Ils refusent un monde vérolé par l’hypocrisie et le mensonge. Ce sont des iconoclastes, des francs-tireurs, toujours en révolte contre la bêtise, écœurés par les règlements de compte et les épurations de l’après-guerre. Plus légers, les deux hommes partagent la même passion pour la littérature, le théâtre, le Cap-Ferret, la pêche et les bateaux. Marcel Aymé, en voisin, rejoint par la plage la maison d’Anouilh. Au programme : des coup de vin blanc bien frais, une tombée d’huîtres et des parties de billard. Les plaisirs simples forgent l’amitié. Anouilh l’écrira dans un article : « Pour Marcel Aymé dont je voudrais bien être le La Boétie. Si c’est vrai qu’au milieu de l’âge, une amitié fraternelle puisse pousser… En le remerciant de beaucoup de joies, de toute façon. »

[…]

 

Extrait de l’ouvrage : Balade en Gironde, sur les pas des écrivains, Alexandrines, mars 2008.

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