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François Vallejo au Havre

LE HAVRE

En Normandie,
par François Vallejo
(extrait)

J’ai connu la Normandie par la Seine : j’ai vécu dans plusieurs villes au bord de l’eau. Rouen, Caudebec-en-Caux… Enfin je suis arrivé au Havre, une autre Normandie d’un seul coup, quelque chose de plus aride à première vue. Le fleuve s’élargissait pourtant en estuaire, mais voilà, depuis la ville basse, on ne s’en apercevait guère. Plus il s’élargit, plus il disparaît de notre champ visuel. À la place, et si nous nous éloignons à peine du bord de mer, nous avons sous les yeux un monde minéral, ces bâtiments de béton grenu couleur sable, aux meilleures heures, un désert en somme, une étendue plutôt plane, avec des immeubles dunes.

Il faut le reconnaître, j’ai eu parfois le sentiment d’être arrivé au bout d’un monde, une sorte de rivage des Syrtes, un univers de désolation sociale, certains jours. On peut se sentir bien dans un univers de désolation, et, à mesure qu’on s’y déploie, qu’on le connaît mieux, trouver qu’il n’est pas si désolé que cela, qu’on peut même y être heureux. J’ai fini par tomber sur une oasis dans ce désert, une vieille maison de briques rouges et blanches, une survivante de 1840 au milieu des immeubles de la reconstruction. Pas assez grande, cette oasis, mais nourricière, et les enfants qui y sont nés ne veulent pas la quitter. Ils sont sans doute devenus Normands par le sol, et ils m’ont attaché là, un peu.

Avec eux, j’ai mené mes guerres, au Havre. Je ne parle pas des bombardements de 1944, non, mais de nos guerres enfantines : un des habitants les plus présents de cette ville, les plus obsédants aussi, c’est le goéland. Il commence à criailler à la fin de l’hiver. Il doit entamer sa saison des amours. Cela le rend arrogant. Il a plus faim qu’à l’ordinaire, il pille tout ce qu’il peut, il vient vous défier au plus près. Un des rares animaux à ne pas reculer devant l’homme. Le pire, c’est quand il choisit le toit de votre maison pour faire son nid. Au début, vous le chassez, vous démantibulez ces bribes d’abri qu’il se constitue sous votre nez. C’est un jeu de sale gosse. Vous agitez votre bâton, l’oiseau s’élève, prend son élan, vous fonce dessus en piqué et vous bombarde de fientes cinglantes. Vous en réchappez de justesse, vous agitez encore les bras, vous le tenez à distance, vous êtes fier de votre victoire, parce qu’il semble céder.

[…]

Extrait de l’ouvrage : Balade en Seine-Maritime, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, mars 2007

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