Rabelais à La Devinière

Rabelais à l’aube du monde,

par Jean-Marie Laclavetine

Les maisons d’écrivains sont presque toujours décevantes : à quoi bon savoir que le grand homme (ou la grande femme) a bu du café en regardant par telle ou telle fenêtre, a dormi dans ce lit, a gravi ces marches ? Le fétichisme littéraire n’aide en rien à la compréhension des œuvres. La Devinière, pourtant, échappe à la règle. Cette charmante bicoque entourée de vignes, posée sur le dos d’une colline chinonaise est, littéralement, la matrice d’une des œuvres les plus grandioses de la littérature française.
Rabelais n’a écrit que dans la solitude de l’exil, à jamais arraché à son enfance et à ces lieux. On est à la Devinière, et l’on se dit qu’il a été . Enfant, il a vu ce que je vois, le chapelet des villages dispersés dans le moutonnement des collines, il a vu La Roche-Clermault, Cinais, Panzoult, Marçay, Ligré, Champigny-sur-Veude, Savigny-en-Véron, Seuilly, Lerné ― le fief des fouaciers de Picrochole ― , il a vu le château du Coudray-Montpensier, tellement typique de la Renaissance tourangelle avec ses dentelles de tuffeau, cette pierre éclatante et douce qui se marie si parfaitement avec l’ardoise sous les cieux liquides du val de Loire. Il a vu tout cela, et il a choisi plus tard de bâtir la totalité de son œuvre sur ce mouchoir de poche.
La topographie de l’épopée pantagruélienne se ramasse entièrement dans ce minuscule coin de campagne. Il aurait pu choisir un décor plus solennel et impressionnant, celui de Chinon par exemple qu’il connaissait parfaitement car ses parents y habitaient, avec le majestueux couronnement de la citadelle royale dominant la Vienne, Chinon « petite ville, grand renom » où il aurait plus loger plus commodément les gigantesques armées de Grandgousier. Il a préféré leur faire tenir garnison à La Devinière, dans cette petite maison promue par la magie de la vision enfantine au rang de palais et de forteresse. Pantagruel, Gargantua, Le Tiers Livre nous obligent à aller au-delà de ce que notre regard nous présente comme le réel, afin d’accéder à la vision fantastique qu’en eut le petit Françoys…

 

Extrait de l’ouvrage : Balade en région Centre, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, 2013.

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