Raymond Guérin à Bordeaux

BORDEAUX

Bordeaux : une ville enfoncée dans la matière,
par Claude Chambard
(extrait)

Au 31, place des Martyrs-de-la-Résistance à Bordeaux, apparaît pour qui sait voir l’invisible, le 31, allées Damour – et non pas d’Amour comme nous l’avons longtemps cru ma fiancée et moi dans ces années soixante-dix où nous passions devant chaque jour. Au 31, allées Damour, vit Raymond Guérin – et aussi Montesquieu, il y a des lieux comme ça… Je crains qu’au 31, place des Martyrs-de-la-Résistance, ils ne soient plus.

À deux pas de l’église Saint-Seurin – vie, xiie, xiiie et xive, crypte, chapiteaux gallo-romains, sarcophages de marbre du vie siècle – et de l’hôtel Frugès – Pierre Ferret, architecte, Lucien Schnegg, décorateur –, Raymond Guérin habita le dernier étage, le plus lumineux, de cet immeuble cossu, jusqu’à sa mort en 1955. C’est ici qu’a vécu Juliette Bordessoule, son employée de maison, qui hérita des lieux à la mort de Sonia Guérin en 1975.

Le père Guérin, propriétaire du café Soyer à Paris, à deux pas du boulevard Magenta, puis du café de la Paix à Poitiers, devenu assureur, achète un cabinet à Bordeaux en 1927, où Raymond (né en 1905 à Paris) s’installe en 1928, après son service militaire, et où le voici agent général de la Mutuelle de Poitiers – sans passion, ni même goût, bref, il s’ennuie prodigieusement, mais il a du temps libre. C’est en exerçant cette profession, avec des hauts et des bas, jusqu’à son dernier souffle, qu’il va se mettre à écrire, car l’écriture est la grande affaire, celle qui organise sa vie.

Cette vie en littérature commence donc à Bordeaux avec la création de La Revue libre où il publie Jean Cayrol, Louis Émié, Maurice Fombeure… On trouve trace de cette aventure dans Parmi tant d’autres feux.

Le Bordeaux réel devient Portville dans l’œuvre. Portville, où « l’Apprenti » revient à la fin de l’épais roman qui le voit garçon de café – et Guérin travailla bel et bien dans la limonade jusqu’à son service militaire… dans la limonade, enfin, aussi bien au Crillon qu’au Terminus Saint-Lazare – Portville où « parmi tant d’autres feux » il cherche éperdument l’amour. Portville – et son tram – où travaille la Clara de La Peau dure – initialement publié aux frais de l’auteur en Belgique. Portville, pas loin de Poujastruc où l’on assassine dans La Tête vide.

Et à Bordeaux-Portville, le rugbyman Guérin ne s’y fait pas. Non. « Parfois, ça manque un peu de couleur et d’accent et ça ressemble un peu trop à une colonie d’asticots en procession sur une charogne puante. » Ce Bordeaux-là, oui, est celui de Raymond Guérin. Un monde dur où il vaut mieux ne rien attendre de bon de l’espèce humaine.

Est-ce dans Parmi tant d’autres feux que l’on en apprend le plus sur le Bordeaux de Guérin, puisque, après tout, le roman se déroule presque entièrement à Portville ? Pas si simple. Car si, en effet, la ville est là, c’est surtout à cette étude de mœurs que l’on s’attardera. Et si le Bordeaux de Guérin tenait là justement, dans les mœurs de cette bourgeoisie de province qui l’agace et qui, dans le même temps, le nourrit… Il faudrait à cette question, la réponse d’un spécialiste de Guérin, ce que je ne suis pas, loin s’en faut, de quelqu’un qui a fouillé l’œuvre, traqué le fil dans l’épaisseur.

[…]
Extrait de l’ouvrage : Balade en Gironde, sur les pas des écrivains, Alexandrines, mars 2008.

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