Guy Féquant à Rethel

RETHEL

Le monde comme une bulle d’air,
par Guy FÉQUANT
(extrait)

Pour les Orientaux, le moi participe du monde des illusions infâmes. Les hindouistes n’y voient qu’un grain de sel éphémère, promis à la dissolution dans la grande baratte universelle. Les bouddhistes le nient radicalement. Je pense, donc je ne suis pas.

Se présenter, c’est nécessairement faire semblant. Ma meilleure carte de visite, c’est l’empreinte de mes pas. Je n’y suis qu’en creux, comme le lièvre qui vient de détaler. Une averse ou un feu d’herbes effaceront tout.

J’ai publié mon premier livre, Le Ciel des bergers, en 1986. J’y racontais mon enfance paysanne à la jointure des années cinquante et soixante, quand la vieille civilisation agro-pastorale agonisait. De la terre qu’ils avaient parcourue avec leurs troupeaux depuis le Néolithique, les bergers s’apprêtaient à monter au ciel. Mon grand-père fut le dernier gardien de moutons du village. Je disposais d’archives familiales conséquentes. Je pensais qu’il fallait que tout cela fût raconté. Je le fis avec beaucoup de nostalgie et de poésie bucoliques ; beaucoup de lourdeur aussi. Il y eut cependant quelques articles dans la presse nationale et le livre plut à Marguerite Yourcenar, qui me l’écrivit. Je devins au mitan de la trentaine le Giono d’entre Marne et Meuse. J’ai joué ce personnage pendant dix ans, non sans éprouver souvent l’abîme intime qui séparait ce que j’étais de ce qu’on voulait que je fusse. En latin, persona signifie masque, et les braves gens aiment les déguisements empreints de nostalgie.

Pour clore ce malaise, je résolus de mettre dix mille kilomètres entre le tas de fumier natal et mes pensées de moine zen. Je partis avec femme et enfants à la Réunion, île dont les versants volcaniques drapés de cryptomérias rappellent tant les montagnes du Japon. Mes pas, cette fois, s’imprimèrent dans le sable ivoire des plages mauriciennes, dans les mangroves de Rodrigue, dans le givre hivernal de la Plaine des Cafres. Malgré le travail et les soucis domestiques, il nous arrivait de nous sentir en état d’apesanteur, debout sur les promontoires comme ces fières silhouettes d’explorateurs qu’on voit dans les gravures romantiques. L’Ailleurs existe : nous l’avons rencontré.

J’échappais enfin à la vieillesse du monde, qui n’est que la caricature mesquine de sa solennelle ancienneté. Adéquation parfaite de l’espace ouvert et du temps ralenti. Bleu merveilleux des jacarandas en fleurs. Perfection cézanienne du Morne Langevin vu des prairies de Grand Coude. Neige des déferlantes sur la barrière de corail, à La Saline ou à Saint-Leu… Pour tout dire en un mot : liberté. Non pas la liberté gravée au fronton des mairies (je ne nie nullement qu’il s’agisse d’une grande chose), mais celle du marcheur, celle de l’ascète, celle qui s’abreuve à la double source de la lucidité et de la transcendance. « Celui qui regarde le monde du même œil qu’on regarde une bulle d’air, celui-là est capable de ne plus voir le royaume de la mort. » C’est une phrase du Dhammapada.

Hélas je revins, car il y a en nous d’obscurs atavismes qu’on maîtrise mal ou, pis encore, qui nous enchaînent. Rimbaud lui-même ne voulait-il pas rentrer dans les Ardennes, acheter des terres, fonder une famille ? Ce retour fut une reddition. Il me reste à expérimenter la sagesse humaniste : celui qui possède une maison calme, un jardin et des livres ne manque de rien.

[…]

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