Gustave Flaubert à Rouen

ROUEN, CROISSET

La « couleur normande » de Flaubert,
par Yvan Leclerc
(extrait)

« Rouen n’a pas aimé Flaubert, hélas ! » Dans un article traduit par le Courrier international du 7 septembre 2006, Martin Sommer constate que la capitale normande marque une préférence pour l’autre star, Jeanne d’Arc, alors qu’elle a toujours entretenu une relation conflictuelle avec son fils le plus célèbre. Est-ce par ressentiment que la ville de Rouen paye en retour celui qui ne l’a pas ménagée dans une cinglante Lettre à la municipalité de Rouen, pamphlet dirigé contre les édiles après leur refus d’accorder une place pour y ériger un monument à son ami Bouilhet : « Conservateurs qui ne conservez rien… Avant d’envoyer le peuple à l’école, allez-y vous-même ! Classes éclairées, éclairez-vous ! » À cette lettre ouverte s’ajoutent les formules assassines qu’on put découvrir lors de la publication de sa correspondance : Flaubert y tonne contre ses deux démons familiers réunis dans sa ville, le bourgeois et la bêtise : « Le bourgeois de Rouen est quelque chose de pyramidalement bête. » Et de maudire sa « stupide patrie » et « l’infect Rouen », malgré ses belles églises, jusqu’à faire le vœu qu’Attila revînt pour l’incendier. Ce département de la Seine-Inférieure – avant de devenir Maritime – lui paraissait mériter son nom, en raison des basses occupations des filateurs et des marchands de coton. Lesquels trouvaient que ce fils et frère de chirurgiens éminents ne faisait guère honneur à la famille ni à ses concitoyens en comparaissant devant la justice pour son premier roman accusé d’outrage à la morale, et en donnant à la population laborieuse le déplorable exemple d’un rentier occupé à faire un livre tous les cinq ans.

Ce rejet réciproque est une constante de l’époque, qui oppose l’artiste au bourgeois, où qu’ils habitent. Flaubert déteste Rouen comme Stendhal Grenoble : parce qu’il y vit. À la marginalité de l’artiste s’ajoute le mal-être hérité du romantisme : parce qu’il y est né. Rouen est la forme d’une ville et surtout d’une vie où il aurait parfois souhaité ne pas se trouver : « Je l’exècre, je la hais, j’attire sur elle toutes les imprécations du ciel parce qu’elle m’a vu naître », écrit-il à 22 ans. Découvrant Nantes quelques années plus tard, lors de son voyage en Bretagne, il répétera cette déclaration d’amour au conditionnel : « ça ne vaut pas Rouen […] que j’aimerais si je n’y étais né ».

Ce qui fut pourtant le cas, le 12 décembre 1821, dans l’appartement de fonction que son père chirurgien en chef occupait dans un pavillon de l’hôtel-Dieu. L’hôpital est devenu préfecture, mais la maison natale se visite encore. La double vocation du musée Flaubert et d’Histoire de la médecine traduit bien le caractère particulier d’une jeunesse marquée par une certaine vision de la vie et de la mort et par l’esprit de recherche scientifique.

[…]

 

Extrait de l’ouvrage : Balade en Seine-Maritime, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, mars 2007

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