Gilles Deleuze à Saint-Léonard-de-Noblat

SAINT-LEONARD-DE-NOBLAT

Gilles Deleuze, par affinité élective,
par Marie-Noëlle Agniau
(extrait)

Cela aurait, sans doute, amusé Deleuze. Notre professeur de français, en guise d’initiation à la philosophie, nous fait lire Vendredi ou les Limbes du Pacifique, de Michel Tournier. Depuis deux ans, je suis élève au lycée Saint-Augustin. En face, sur la colline, on peut voir la citadelle construite par Vauban. Entre ces deux énormes masses autoritaires, il y a un livre. Et dans ce livre, il y a, à la fin, un article de Deleuze, « Michel Tournier et le monde sans autrui ». J’ai tout juste 17 ans. Je lis le livre. Il me plaît – mais ce qui me plaît surtout, c’est l’article de Deleuze. J’y souligne des phrases entières, des paragraphes. Je découvre une langue. La langue d’Autrui. Je découvre même qu’il y a un mot comme « autrui » et que « autrui » fait problème. Cette langue devient la mienne et quand j’atterris en Limousin l’année suivante, cette langue traverse la totalité ou presque de mes dissertations philosophiques. Par chance, le premier sujet me va comme un gant : « Est-ce dans la solitude qu’on prend conscience de soi ? »

Atterrir en Limousin. On a cru – et écrit parfois – que Gilles Deleuze était limousin. Limousin de terre natale. Son lien fut autre. Aussi discret que profond. Terre d’accueil, d’amour et d’amitié, terre obstinée d’écriture et de réécriture, terre de vacances, l’été, au Mas-Revéry, dans la maison familiale, tout près de Saint-Léonard-de-Noblat, le Limousin est une sorte d’accident, de hasard, auquel Deleuze aurait succombé. Par amour pour sa femme, Fanny, dont la famille possède ici une vaste demeure. Accident heureux qui déterminera un style de vie. Un ensemble ouvert et croisé d’allers-retours. Un centre souterrain qui ne deviendra jamais l’objet du discours et de ses catégories. Nulle part le Limousin n’est théorisé. Nulle part le lien qui l’attache à cette terre des mille sources n’est analysé. Thématisé. Interprété. Un « sujet aussi intime », dira-t-il à Jacques Plainemaison. Comme si, une fois de plus, la donnée biographique du territoire devait fuir. Nulle emprise. Cette terre mille fois arborée d’eau opère en creux et se développe par-dessous, elle rayonne aussi comme le territoire que l’on déplace, peut-être, à travers ses livres : non pas qu’elle soit indigne de la création des concepts, la terre limousine, paysanne, archaïque, cette terre immanente et mêlée, deviendra pour Deleuze la véritable occasion de vie, une sorte de santé que la nature a refusée à son corps malingre.

[…]

 

Extrait de l’ouvrage : Balade en Limousin, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, mars 2009

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