fbpx

Gilles Perrault à Sainte-Marie-du-Mont

SAINTE-MARIE-DU-MONT

Gilles Perrault, passeur d’Histoire,
propos recueillis par Marie-Odile Laîné
(extrait)

C’est un accident de vie qui m’a amené dans ce département : fils d’avocat, bon fils, j’avais accepté, sans conviction, l’idée de succéder à mon père et étais devenu avocat au barreau de Paris. Et puis, j’avais envie d’écrire… j’étais en instance de divorce : à trente ans, j’envoie ma robe d’avocat par dessus les moulins et je pars. Il me faut changer complètement de vie. J’achète l’indicateur Bertrand et je vois une maison à vendre à Sainte-Marie-du-Mont, dans le Cotentin. Utah Beach… cela résonne en moi, qui ai passé mon enfance dans cette ambiance de la guerre (dont je ne suis sentimentalement jamais sorti, ce qui m’attire l’ironie de ma femme et de mes enfants !) Tout dans ce village vivait encore à l’heure de la guerre : les rideaux aux fenêtres, les pyjamas des enfants qui étaient encore en toile de parachute. Alors je me suis installé, prêt à écrire, prêt à repartir si mon premier livre ne marchait pas, à revenir à Paris où j’envisageais de devenir chauffeur de taxi…

C’est l’Histoire qui m’intéresse et Sainte-Marie-du-Mont est au cœur de l’Histoire, de ses méandres. Elle a été fondée par les Vikings : de 900 à la Révolution, c’est la famille Aux Épaules qui règne ici. Le village traverse les tourments de la guerre de Cent Ans, des guerres de religion, de la Révolution, des guerres du xxe siècle. C’est pour faire vivre l’histoire de ce village depuis ses origines que j’ai écrit Les gens d’ici. Je venais de terminer un livre douloureux, Le pull-over rouge, dans lequel j’étais plongé. J’avais envie d’écrire autre chose, je me suis dit « tu fais des enquêtes, tu vas jusqu’à Marseille et dans le fond, l’enquête que tu mènes depuis vingt ans c’est ici dans ce village ». Par ailleurs, je voulais remercier les gens d’ici, qui nous avaient bien accueillis, bien traités, ces gens d’ici que j’aime beaucoup. En somme, le livre du bonheur après celui du malheur. Je craignais de devoir plier bagage si la population locale avait mal accueilli ce livre, mais au contraire, elle a apprécié ce travail de mémoire, de mise à jour de choses ignorées ou mal connues.

Ma femme déplore le manque de soleil ici, mais j’aime ce « pays bien tempéré de la sage mesure ». La guerre de Cent Ans y a fait des ravages, peste, viols, pillages, les hommes réfugiés dans les forêts comme des bêtes. Cela nous a appris la tolérance, la modération : à Sainte-Marie, contrairement à d’autres villages, on n’a pas brûlé le château à la Révolution. La municipalité l’a fait démolir pierre par pierre et a mis les pierres en adjudication. Beaucoup de maisons du village, dont la mienne, ont été construites avec ce matériau. Pour moi, cette décision municipale illustre la sagesse des gens d’ici : s’il faut détruire le château, symbole haïssable de la féodalité, qu’au moins cela serve à quelque chose !

[…]

 

Extrait de l’ouvrage : Balade dans la Manche, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, mars 2006.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *