André Velter à Signy-l’Abbaye

SYGNY-L’ABBAYE

André Velter ou l’Ardennaute
par Alain BORER
(extrait)

Il y a deux figures de l’Ardennais, La Marck et Méhul. Le premier ne quitte pas sa forêt profonde (Ardennes vient du celte ardean, profond), il est ce sanglier dont Guillaume de La Marck fit la fortune symbolique ; puis il y a le type Méhul, auteur du Chant du départ, natif de Givet, plus volatile. Les Ardennais célèbres sont du côté du départ, forcément ; mais tous ont en commun le retour au pays. Ainsi Rimbaud, toujours parti, toujours partant, toujours revenant ; à peine à Paris, en été 1872, le grand voyageur regrettait amèrement « les rivières ardennaises et belges, les cavernes ».

André Velter ou l’Ardennaute. L’Ardennais de la première catégorie va et vient en Ardennes ; l’Ardennaute (comme on dit taikonaute pour les cosmonautes chinois qui rechutent dans les steppes) y tombe. Depuis les années 1974-1980, Velter est passé à l’Orient dont on ne revient jamais tout à fait, l’Afghanistan, l’Himalaya et l’Inde ; chaque année encore il part pour l’Asie plusieurs mois, comme en répétition du déplacement saisonnier de ses parents qui, à Pâques, passaient du village à la forêt. Mais enfin, chroniquement, il revient, comme Hippolyte Taine des Pyrénées. Sa capsule a été retrouvée à proximité d’une abbaye disparue, à Signy. Et toujours quelque ami d’enfance, un Delahaye s’écrie : « Il est revenu ! »

Velter ne retourne pas en Ardennes comme Théophile Gautier allait se disputer avec les lavandières de la Seine pour entretenir sa verve. Né à Signy-l’Abbaye, le 1er février 1945, il se reconnaît sans arrière-pensée dans son arrière-pays. Pas question de province quittée dont devenir le chantre ou le détracteur, avec retours d’enfant prodigue et souvenirs sépias : l’Ardenne est sa région d’honneur. Il la porte discrètement dans son cœur, Parisien sans dieux lares – sans le « ui » pointu à quoi reconnaître, du bout du monde, tout Ardennais qui répond au téléphone. Ardennes vient de l’ancien français ardillon, qui signifie petit lien (au sens de hardillon dans le Roman de Renart) : région attachante, superbe région d’attache d’où multiplier les départs. Signy-l’Abbaye pourrait être aussi bien l’île de Signy dans les Orcades du sud. Sur son sol sonore, autant que le sol de Bretagne, l’Ardennais peut marcher sans fin, et l’on retrouve très loin les Ardennais et les Bretons…

Mieux qu’alentour affleure dans les Ardennes la dimension toujours inaperçue de la géologie, avec ces grands soubassements primitifs qui soutinrent les continents – « ce qui change le lieu d’origine en enclos ou en embarcadère ». Revenant sur ses pas en une sorte de marelle, André Velter, « né sur la fracture où l’Ardenne primaire, dévonienne, vient au contact des calcaires et des marnes du lias secondaire. En quelques pas : des millénaires par milliers. On est sur un vertige immobile. On est sur un effondrement des temps. […] En route on franchissait les Crêtes d’un mouvement souligné de Bascule, puisque tel est le nom du lieu-dit où le vieil horizon se passe. » Tel est peut-être le secret de « l’ardénité» dont lui parla Henri Michaux – « l’exaspération d’être sur des sédiments d’altitude, avec pour quelques-uns la tentation frénétique de partir droit devant n’importe où. » L’Ardenne ne tient-elle pas son nom de la racine qui a donné ardoise (Chrétien de Troyes, 1587) ? C’est ce pays qui met en route : l’Ardenne partagée, si inéquitablement, avec la Belgique, serait ce pays d’où partir – pour « courir d’un souffle jusqu’au Labrador », pour « jeter sa carcasse contre l’horizon ». En ce lieu-dit la Bascule, Velter en d’immenses promenades d’enfance aura éprouvé à son tour, comme « Rimbaud de Charleville, Michaux de Namur, Daumal de Boulzicourt », cette furieuse envie d’aller voir plus loin, ce basculement d’horizon commun au poème s’il est réussi et au sommet réel, s’il est vaincu.

[…]

 

Extrait de l’ouvrage : Balade dans les Ardennes, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, 2004.

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