Paul Claudel à Villeneuve-sur-Fère

VILLENEUVE-SUR-FERE

Cette région spéciale qu’on appelle le Tardenois…
Olivier Barbarant
(extrait)

« La scène de ce drame est le monde » : le bel et fameux avertissement au Soulier de Satin d’un seul trait résume l’ambition d’ouverture et de totalité propre à Paul Claudel. Abouchée toujours à ce qui la déborde, et toujours s’écartelant pour embrasser l’immensité, sa poésie « n’est pas un chant, c’est une tempête qui prend avec elle le ciel et les eaux et les bois et toute la terre ! ». Grand arpenteur du monde, diplomate et donc infatigable voyageur de la Chine à New-York, du Brésil au Japon, Claudel fut pourtant aussi l’homme de l’enracinement, sans cesse revenant à la première image que lui offrit l’univers : celle d’un village de trois cents feux agrippé à sa plaine sous les « torrents d’une pluie glacée » et « la lutte dramatique contre ce vent terrible qui ne cessait de régner, si violent que le clocher de mon église même en a pris l’inclination ».

Les personnages de son théâtre portent eux aussi la marque de ce double mouvement : aux conquérants avides d’un monde à réunir, à Rodrigue ou Christophe Colomb venus pour « élargir la terre » répondent Sygne de Coûfontaine occupée à reconstruire et administrer son domaine, et tous les noms empruntés au terroir natal, figures surgies comme directement de la terre, puisque Besme, Coeuvre, Violaine ou Craon sont autant de toponymes des cantons de Coucy, de Vic-sur-Aisne, au sud d’un département dont on ne saurait dire s’il est vraiment picard (comme le veut l’actuel découpage régional) champenois (comme le disait Claudel lui-même) ou déjà pris dans le réseau de vallées repliées, Marne et Ourcq, qui se dirigent vers Paris.

Le paradoxe n’est donc qu’apparent : la figure du crucifié, si importante pour le poète catholique, ne symbolise-t-elle pas, suivant le sens de sa lecture, l’ouverture aux quatre directions du réel aussi bien que. le coeur d’une intersection ? Il en va donc de Claudel comme du « Père Jésuite» à l’ouverture du Soulier de satin : « c’est vrai que je suis attaché à la croix, mais la croix où je suis n’est plus attachée à rien. » « Je suis à la fois un voyageur et un enraciné » : ainsi a-t-il fallu se lier définitivement au petit village de Villeneuve-sur-Fère, en Tardenois, pour s’élancer à la conquête du grand clavier de l’univers. Mais seule la certitude d’une source pouvait se risquer de la sorte vers la mer.

[…]

Extrait de l’ouvrage : Balade dans l’Aisne, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, mars 2007

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