Annie Ernaux à Yvetot

YVETOT

À propos d’Yvetot,
par Annie Ernaux
(extrait)

J’ai souvent envié la légèreté des enfances voyageuses, passées de ville en ville ou de pays en pays. Je suis arrivée à Yvetot à l’âge de cinq ans et, jusqu’à dix-huit, j’en suis rarement sortie. Le grand événement touristique de cette période a été un voyage à Lourdes en car, avec mon père, quand j’avais douze ans. Aller avec ma mère un après-midi à Rouen, par le train, était une fête. Quand mes parents achèteront une 4 CV – j’avais alors quinze ans – nous ne ferons que sillonner le pays de Caux le dimanche après-midi. Autant dire que le temps immense de l’enfance et de l’adolescence est enclos pour moi dans la lourdeur et l’espèce de surveillance généralisée d’un lieu où tout le monde se connaît, au moins de vue, qu’il est indissociable d’Yvetot, cette ville la plus laide du monde selon Flaubert. Dans mon souvenir, l’opinion des Yvetotais eux-mêmes n’a jamais été bien meilleure. La mocheté d’Yvetot, sans cours d’eau, sans le moindre parc ou jardin public, détruite deux fois, en 1940 et en 1944, banalement reconstruite, était une affaire entendue. Une sorte d’endroit disgracié que l’on habitait par tradition ou nécessité, faute de pouvoir aller ailleurs.

Ma première image d’Yvetot, depuis le camion de déménagement où j’étais serrée entre mes parents, est celle d’une fête foraine dans un paysage de ruines. C’était le dimanche de la Saint-Luc, en octobre, juste après la guerre. Le camion se frayait difficilement un chemin dans la foule, entre les manèges, et ce déchaînement de joie au milieu des décombres avait quelque chose d’étrange. Nous venions de Lillebonne où les bombardements avaient occasionné peu de démolitions, une ville avec des rues et des trottoirs, une église, des magasins. Le centre d’Yvetot, lui, n’était qu’un monceau de pierres, avec des maisons épargnées çà et là, tristes et inquiétantes, des baraquements. Comme tous les enfants, j’ai pris mon parti de cette vision, m’intéressant aux démolitions, puis à la lente reconstruction qui s’achèvera en 56, l’année de mes seize ans, avec la fastueuse inauguration de « l’église ronde », un jour brumeux d’automne. Mais il me semble avoir été bercée pendant mon enfance par l’évocation de la ville d’avant-guerre, l’Yvetot ancienne et ses rues disparues que mes parents et les autres membres de la famille avaient connue, où ils avaient tous grandi. C’était pour moi comme une sorte de ville invisible, hantant la nouvelle en train de s’élever.

[…]

Extrait de l’ouvrage : Balade en Seine-Maritime, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, mars 2007

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