Verlaine à Arras

ARRAS, FAMPOUX

Paul Verlaine, un Arrageois enragé
par Guy Goffette
(extrait)

Paul Verlaine, Arrageois enragé ! Évidemment, avec un enfant du miracle, on voit mal comment les choses auraient pu prendre une autre tournure.

Reprenons par le commencement.

Éliza-Stéphanie Dehée, native de Fampoux, une bourgade située à deux lieues d’Arras, croyait en épousant dans la petite église de Sainte-Agnès le capitaine du 2e Génie Nicolas-Auguste Verlaine, qu’elle allait lui donner de beaux enfants robustes et qui marcheraient droit. Eh bien non, les trois premières grossesses d’Éliza se soldent par un échec. Pourtant ces trois enfants mort-nés dont elle conservera longtemps « le fruit » dans des bocaux remplis d’esprit-de-vin ne la découragent pas. Une fille de la campagne comme elle, « du Nord » de surcroît, ça ne baisse pas les bras si vite. Elle est sûre que le quatrième sera le bon et elle n’a pas tort : le 30 mars 1844, voilà Paul, tout frais, tout nu et bien vivant. Éliza-Stéphanie consacre sans tarder cet enfant du miracle à la Sainte Vierge.

L’air de Metz où son père est encaserné lui fait le plus grand bien, d’autant qu’on lui a donné pour nurse une jolie cousine « du Nord », de huit ans plus âgée que lui, Élisa Moncomble, originaire de Lécluse, que les Verlaine ont recueillie quand sa mère, la sœur de Stéphanie, est morte en couches. C’est elle qui promène le petit Paul et lui chante des chansons pour l’endormir ; c’est elle, le rossignol (« la voix — ô si languissante ! –/ De l’oiseau qui fut mon Premier Amour ») et la femme rêvée de ces Poèmes saturniens qu’elle fera publier à ses frais ; c’est elle dont la mort brutale et précoce fera accourir à Lécluse un Paul Verlaine complètement défait et tout « fumant de pluie comme un chien mouillé ». Trop tard hélas, et Paul, comme un perdu, se noiera dans tous les estaminets du coin.

Pauvre Lélian ! L’absinthe, la grosse bière flamande, le genièvre et la « bistouille » n’ont pas mis longtemps à devenir l’unique remède aux chagrins et aux dérélictions de cet enfant trop gâté par sa mère et que le bon capitaine n’a jamais pu mettre au pas.

Et chaque fois que le poète reviendra en Artois, voir à Fampoux son oncle Julien Dehée ou visiter sa mère veuve installée depuis 1875 dans une maison de l’impasse d’Elbronne à Arras, qu’il soit seul ou accompagné par des amis comme Ernest Delahaye et Germain Nouveau, ou flanqué de sa jeune épouse Mathilde comme en 1871, quand il fuit la répression sanglante de la Commune, même avec elle, jamais il ne pourra s’empêcher de céder, malgré ses belles promesses à ce penchant qui fait de lui l’ivrogne des Lettres françaises, comme le vol et le crime ont fait de Villon son bandit de grand chemin ! C’est l’image en tout cas que Verlaine laissera auprès des « honnêtes gens », qu’ils soient d’Artois ou d’Ardenne, ses deux patries de prédilection.

[…]

 

Extrait de l’ouvrage : Balade en Pas-de-Calais, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, mai 2006

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