Mérimée à Compiègne

COMPIÈGNE – PIERREFONDS

Les  « Séries » de Compiègne
par François CALLAIS
(extrait)

Depuis les fils de Clovis, Compiègne fut le séjour le plus constamment fréquenté par tous nos souverains, attirés par la chasse dans la superbe forêt voisine. Le château actuel fut le dernier édifié par nos rois : Louis XV avait ordonné à Gabriel de le reconstruire entièrement mais la Révolution en empêcha l’achèvement.

C’est lors du séjour de l’empereur Napoléon III à Compiègne, du 18 au 28 décembre1852, que fut probablement décidé son mariage avec Eugénie de Montijo ;  l’impératrice garda pour ce palais – sous l’Empire ce terme remplaçait  celui de château qui rappelait le passé royal – une sorte de fidélité sentimentale. Depuis 1856 et jusqu’en 1869 (sauf en 1860 et 1867), la Cour vint chaque automne au palais, pour y passer de un mois à un mois et demi.  C’est alors que fut établi le système des «séries» afin d’accueillir au mieux les nombreux invités. Chaque série, il y en avait de trois à six chaque année, durait sept jours et rassemblait une centaine d’invités qui arrivaient par train spécial, des voitures les conduisant au palais. Chacun était accompagné de domestiques, au moins un valet de chambr eet une femme de chambre, et encombré de bagages remplis par les diverses toilettes. A chaque série le château abritait environ neuf cents personnes, en comptant  le personnel restant sur place. La distribution des logements se faisait selon un protocole tenant compte de l’étage et de la vue.  La présentation avait lieu le soir même de l’arrivée, dans le salon des Cartes, puis le dîner était dressé dans la galerie de bal. Sauf ce dîner protocolaire et les invitations particulières, on restait libre de participer ou non au déjeuner des souverains et aux diverses distractions proposées.

Les après-midi offraient :  promenades en chars à bancs dans la forêt,  visites à Pierrefonds et aux divers chantiers de fouilles archéologiques,  chasses à courre suivies dans la soirée, si on avait pris le cerf, de la spectaculaire «curée froide» dans la cour du château. Quelques privilégiés profitaient des remarquables «tirés1»de Compiègne. Il y avait toujours le recours de la bibliothèque en cas de mauvais temps. Le thé de l’impératrice était une invitation recherchée. Les soirées étaient occupées par des jeux, des danses – souvent familières et accompagnées du piano mécanique dont l’empereur tournait de bonne grâce la manivelle –, des concerts improvisés, des causeries et des démonstrations de «science amusante»… On montait aussi divers spectacles, mis en scène et joués par des amateurs : «tableaux vivants», charades,  revues moquant les souverains eux-mêmes (Les Dadas favoris, œuvre de Mérimée et Morny, Les Commentaires de César, œuvre du marquis de Massa). Il y avait au moins une séance théâtrale par série, donnée par des troupes parisiennes. La fête de l’impératrice, la Sainte-Eugénie, était célébrée le 15 novembre, chaque invité lui offrait un bouquet. Les visites de souverains ou de princes étrangers, assez fréquentes, occasionnaient plus de solennité mais dans une atmosphère beaucoup plus détendue qu’aux Tuileries.

«Malgré les règles indispensables de l’étiquette, tout y était naturel et sans affectation, tout y portait l’empreinte du meilleur goût1.» Généralement on repartait fatigué mais content. C’était une épreuve à ne pas manquer, même si l’on risquait de ne pas toujours yfaire bonne figure. La curieuse remarque  des Goncourt, dans leur Journal au 28 novembre 1868 : «Que je voudrais donc bien dîner à Compiègne, à la table des domestiques», ne manque pas de pertinence.

Deux personnages jouèrent un rôle particulièrement important pendant les séries : Eugène Viollet-le-Duc et Prosper Mérimée2. Chargé de la reconstitution du château de Pierrefonds chère aux deux souverains, Viollet-le-Duc non seulement servait de guide lors des excursions traditionnelles sur ce gigantesque chantier mais encore participait  à la plupart des festivités, y montrant ses capacités d’organisateur. Le caractère n’était peut-être pas à la hauteur du talent : après la chute de l’empire, on reprocha son opportunisme, sinon son ingratitude, à ce personnage comblé de faveurs.

[…]

 

Extrait de l’ouvrage : Balade en Oise, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, mars 1998.

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