Créteil Vildrac

CRÉTEIL

Le beau rêve de l’abbaye
par Michel DÉCAUDIN
(extrait)

 

 

Dans ses Poèmes publiés en 1906, Charles Vildrac imaginait une Abbaye d’artistes,

À la fois gaie et recueilli
Où vivre libres, en thélémites passionnés.

En octobre 1906, avec son beau-frère Georges Duhamel et ses amis René Arcos, Alexandre Mercereau et Albert Gleizes, il transforme ce rêve en projet, déclarant dans un manifeste vouloir «réaliser à quelques-uns une libre villa Médicis», dont les hôtes «travailleraient en toute paix, communiant dans leurs enthousiasmes, unissant leurs besoins, associant leurs ressources». Cet idéal, qui tenait à la fois de la Thélème de Rabelais et des utopies du XIXe siècle, ne tarda pas à prendre forme. Au début de novembre, Vildrac, sa femme Rose, Arcos, en promenade à Créteil, découvrent une propriété qui, malgré son état délabré, les séduit et semble d’emblée répondre à leurs voeux : dans la rue du Moulin, qui descend de l’église jusqu’aux rives de la Marne, un vaste parc dont le dessin s’efface sous une végétation devenue sauvage, de grands arbres et de belles glycines, deux bâtiments, la maison des maîtres et celle du personnel, des dépendances… Le domaine est à l’abandon depuis huit ans. Les négociations avec le propriétaire Barriquand n’en sont pas moins laborieuses. On aboutira finalement à un accord, et un bail de location est signé par Arcos, Vildrac, Duhamel, Gleizes et Henri Martin (plus connu par la suite sous le nom de Henri-Martin Barzun). Arcos et Vildrac abandonnent leur emploi, Rose Vildrac son petit commerce. Henri Martin a promis une aide financière et, de fait, prendra à sa charge l’achat du matériel d’imprimerie : une Minerve à pédale, rapidement appelée «la bécane», et l’outillage nécessaire à sa bonne marche. Car, pour assurer la matérielle aussi bien que pour satisfaire à l’idéal d’un travail manuel associé à la création artistique, on imprimera des livres sous la firme des Éditions de l’Abbaye. Gleizes persuade un de ses anciens camarades de régiment, un ouvrier typographe nommé Lucien Linard, de participer à l’entreprise comme conseiller, puis directeur technique.

Le dispositif est en place, il ne reste qu’à le faire fonctionner. Les travaux d’aménagement, en grande partie faits par les futurs locataires, durèrent plusieurs semaines et c’est en janvier seulement qu’on s’installa. Les Vildrac occupèrent une partie de la maison de service. Quant à l’habitation principale, elle est selon Duhamel qui l’a décrite dans Le Temps de la recherche, «encore plaisante avec ses deux terrasses à balustres, ses toits de tuiles patinées, la vigne vierge des murailles».

[…]

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