LE VESINET Alain

LE VESINET

Alain, le jardinier du Vésinet
par Georges PASCAL
(extrait)

 

 

Il faut croire, espérer et sourire ; et
avec cela travailler. Ainsi la condition
humaine est telle que si on ne
se donne pas comme règle des règles
un optimisme invincible, aussitôt
le plus noir pessimisme est le vrai.

Alain, de son vrai nom Émile Chartier, était le fils d’un vétérinaire de Mortagne et c’est dans le Perche qu’il passa son enfance, familier des chevaux, des moissons, de la chasse et de la pêche. Cette éducation campagnarde permet de comprendre que ce philosophe, à la différence de beaucoup d’autres, était un homme pour qui le monde extérieur existe. Elle explique aussi que, normalien, professeur de philosophie à Pontivy, à Lorient, à Rouen, enfin à Paris, engagé volontaire en 1914, Alain ait pu écrire au moment de sa démobilisation : « Mon objet pour cette fin de vie, qui par rapport à août 1914 est un supplément, c’est de faire du jardinage […]. » Il souhaitait donc trouver une maison avec un petit jardin et c’est ainsi qu’il s’installa au Vésinet, le 13 novembre 1917, dans la maison du 75, avenue Maurice-Berteaux, où il mourut trente-quatre ans plus tard.

Entre-temps, Émile Chartier s’était fait connaître sous le nom d’Alain, d’abord comme journaliste, écrivant, notamment dans la Dépêche de Rouen et de Normandie, trois mille quatre-vingt-trois « Propos d’un Normand », puis, après la guerre comme l’auteur de nombreux recueils de Propos (Propos sur le bonheur, sur la religion, sur l’éducation, etc.).

Journaliste ou  philosophe, Alain n’est jamais bien loin de cet art du jardinier, qu’il pratiquait en cultivant ses roses dans le petit jardin de sa «Chartreuse» du Vésinet. Il s’agit toujours d’abord d’observation et d’attention ; la réflexion ne s’exerce correctement que sur des objets bien distincts. On ne s’étonnera pas que le point de départ de ses Propos soit ordinairement un fait précis : les idées sont des instruments pour saisir le monde et rien n’est plus dangereux que de ne plus voir que ses idées, en oubliant le monde. «Voir», voir les choses comme elles sont, c’est la tâche propre du penseur. Et cette tâche est difficile parce que l’homme est un être d’imagination et de passion, qui juge plus naturellement selon ses craintes ou ses espoirs que selon la raison. Or Alain répète volontiers, après Bacon, « qu’on ne commande à la nature qu’en lui obéissant », ce qui suppose qu’on commence par la connaître telle qu’elle est. Ce monde dans lequel nous sommes embarqués ne nous veut ni bien ni mal ; il est indifférent à nos prières comme à nos malédictions. Il faut donc d’abord l’accepter et nous en arranger pour le mieux. Le pilote du bateau à voiles ne peut changer ni la force ni la direction du vent, mais il sait les utiliser pour aller où il veut. Car l’homme est libre en ce sens qu’il a puissance sur les mouvements de son corps et que ce corps est partie du monde. La volonté consiste précisément à refuser le fatalisme, à se conduire au lieu de s’abandonner, c’est-à-dire finalement à travailler. C’est dans ce travail, d’ailleurs, que l’ homme trouve le bonheur, « récompense qui vient à ceux qui ne l’ont pas cherchée » .

Alain est résolument optimiste, non parce qu’il penserait que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles », mais parce qu’il croit qu’il dépend de l’homme de tirer le meilleur parti de ce qui lui est donné. « Vaincre en obéissant » est une formule que l’on retrouve souvent chez lui et qui est vraie pour le jardinier comme pour le pilote du navire : « Le grand art des jardins est tenu au style par l’obéissance. » Le jardinier ne peut rien sur le climat ; le froid, le vent, la pluie et le soleil échappent à ses prises ; mais il peut et il doit s’en accommoder ; tout bon jardinier s’en accommode et se plaît à son jardin. C’est toute cette philosophie qui pouvait se lire dans les roses du petit jardin du Vésinet.

[…]

 

Extrait de l’ouvrage : Balade en Yvelines, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, mars 2011.

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