Saletzki et Aragon à Lens

LENS

Pour l’entrée en légende des terrils de Gohelle,
par Bernard Desmaretz
(extrait)

Un si petit territoire ! Un demi-croissant de lune large d’une quinzaine de kilomètres à l’est, et qui s’effile vers l’ouest, jusqu’à Enquin-les-Mines, à quelques lieues d’Auchel. C’est le bassin minier d’Artois ; pour l’essentiel, la terre de Gohelle. Une si courte histoire ! Inaugurée ici vers 1850, elle s’est achevée bien avant l’an 2000. Moins d’un siècle et demi ! La pointe extrême du « far-ouest » n’ayant vécu que quelques décennies. Et pour retracer l’épopée, une cohorte de créateurs, des plus modestes des mineurs de fond jusqu’à l’un des plus grands poètes du XXe siècle : Louis Aragon.

Aucune autre activité humaine n’allait inspirer tant d’ouvrages. Cette fascination tient probablement à la relation affective très forte que le peuple a instaurée avec les paysages qu’il a remodelés lui-même. Sur cette terre à l’immémoriale vocation rurale, des architectures d’acier, des pyramides de schistes, des cheminées et des réfrigérants qui vont repeindre de nouveaux ciels ; et de Sallau à Sallaumines, jusqu’à la refonte de la toponymie ! Un labeur prodigieux, pénible, dangereux, mortel même si souvent, qui va faire progresser les techniques, mais aussi faire évoluer – non sans mal et sans luttes, il est vrai – le regard porté sur le monde ouvrier. Deux conflits mondiaux, qui plus est, vont imposer leurs épreuves mais permettre à cette terre d’entrer dans la légende en contribuant par deux fois à relever de ses ruines la patrie tout entière. Tant et tant de cœur et d’abnégation que l’on comprend sans peine la justesse, la justice de cette formule : « Être mineur, c’est être un peu plus qu’un homme ».

Parmi cette foule de mineurs poètes, le plus reconnu est certainement Achille Saletzki, né en 1881 à Noyelles-Godault. Reçu 1er et le plus jeune au Certificat d’Études, il eut « le privilège » d’el première déchinte à 13 ans ! Il vécut presque toute sa vie au n°1 de la Cité 5 de Loos-en-Gohelle où il mourut de tuberculose en 1904, année où paraissait Apollon dins l’carbon, recueil en picard dont il ne vit pas les épreuves. Il fut un esprit vif, un camarade exemplaire, un autodidacte accompli – ayant lu Boileau ! – et un humoriste irrésistible comme en témoigne sa lettre en alexandrins, adressée à Edmond Rostand. Une publication en fut réalisée par Jean-Claude Bailleul qui édita en 1988 Les chants de l’abîme en numéro spécial de la revue « Horizons 21 ». Hommage, donc, à ce jeune mineur, mort à 23 ans, qui sans doute aurait atteint la dimension d’un grand. Car parler le patois est chose naturelle et aisée pour les gens du peuple, mais s’exprimer en picard, cette langue dénoncée trop souvent comme rustre et vulgaire, est tout autre aventure. On pourrait lui reprocher, certes, son traditionalisme, son peu d’audace… Ce serait oublier que nous sommes, en ce tout début de siècle, face à un très jeune ouvrier, ignorant les récentes évolutions et s’appuyant uniquement sur ce que l’école d’alors véhiculait en matière de poésie. On retiendra donc surtout la justesse de ton, la vérité de cette parole d’adolescent, l’émotion suscitée par cette langue en sabots qui, en bien des endroits l’emporte en expressivité et en sincérité sur les plus belles pages de français. On y retrouvera les alignements de petites maisons, assemblées en corons, veillées par des colosses de cailloux, terrils jumeaux parfois, mamelles monstrueuses de la terre. Et ces jardins de poche, comme pour se moquer ! Cités gardées par les sentinelles molettes, au sommet des chevalements, qui rythment le quotidien, assurent l’ordre, hurlent trop souvent leurs sirènes à la mort. Photographies de voyageurs ; les négatifs des profondeurs étaient plus sombres encore ! Mais ces clichés en noir et blanc sont traités avec une telle émotion et un humour tel que rien n’y évoque réelle misère. Paysage patibulaire, Quasimodo de notre doux Artois, vous avez inspiré l’amour, « pour les peines que nous avons par vous souffertes », aurait pu écrire Verhaeren à son endroit.

[…]

 

Extrait de l’ouvrage : Balade en Pas-de-Calais, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, mai 2006

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