Montmorency Jean-Jacques Rousseau

Montmorency

Jean-Jacques Rousseau et l’île enchantée
par Raymond Trousson
(extrait)

 

 

Lorsque, le 9 avril 1756, Jean-Jacques Rousseau quitte Paris, «ville de bruit, de boue et de fumée», pour accepter l’hospitalité que lui offre son amie, Mme d’épinay, dans une maisonnette appelée l’Ermitage, tout au fond du parc du château de la Chevrette1, il croit trouver la solitude, le calme, la retraite propices à son œuvre. Les choses, hélas, ne tournent pas comme il l’avait espéré. En un peu plus de dix-huit mois, il se brouille avec ses anciens amis, Grimm et surtout Diderot, une passion sans retour pour Mme d’Houdetot le déchire. Querelles, soupçons, malentendus, accusations sans fondement conduisent à la rupture avec Mme d’épinay. Le 15 décembre 1757, entassant les quelques meubles de son pauvre ménage sur une charrette, Jean-Jacques se réfugie, meurtri, dans la petite maison qu’il a louée à Montlouis. Délivré de ceux qu’il nomme ses faux amis, résolu à n’avoir plus de protecteurs et à n’être redevable à personne, il a bien l’intention de se tenir à l’écart du monde.

L’homme propose… à Pâques et en été, le château de Montmorency accueillait la brillante société du maréchal-duc de Luxembourg. Le duc lui-même, puis la comtesse de Boufflers, ne tardent pas à faire de courtoises avances au misanthrope réticent. Quand la montagne ne vient pas à Mahomet, il faut bien que Mahomet aille à la montagne. Par un bel après-midi, Rousseau a la surprise de voir arriver chez lui le duc, accompagné de cinq ou six personnes. Il avait beau être républicain dans l’âme, le moyen, après une telle marque de considération, de ne pas rendre la politesse ?

Il y a des coups de foudre en amitié comme en amour : c’en fut un, malgré l’énorme différence

sociale. Si la duchesse l’intimide, il se sent bien avec le maréchal, fort simple de manières, et très vite il s’apprivoise. Le plancher de sa maison menaçant de tomber en ruine, il accepte de loger pour un temps dans celle qu’on appelait le Petit Château. Toujours idéaliste, Jean-Jacques voyait se nouer une amitié jamais vue depuis que le monde est monde : le duc et le fils d’un horloger. Un peu de malaise tout de même :

«Je n’ignore pas que mon séjour ici qui n’est rien pour vous est pour moi d’une extrême conséquence. Je sais que je n’y aurais couché qu’une nuit, le public, la postérité peut-être, me demanderaient compte de cette seule nuit.» En dépit de ses scrupules, il a retrouvé une sorte de bonheur, boit son café au lait avec Thérèse, sa compagne, le matin, sur la terrasse. C’est là qu’il rédige le cinquième livre de l’Émile, qui doit la fraîcheur de son coloris aux charmes de l’endroit.

Jean-Jacques n’est pas l’homme du juste milieu. Méfiant d’abord, le voilà exalté, pris au piège d’une nouvelle amitié, fourré dès le matin chez les Luxembourg. Pour distraire la duchesse, qui l’impressionne, il lui lit sa Nouvelle Héloïse encore manuscrite ; en retour, elle raffole de lui, l’embrasse dix fois le jour et ne veut que lui à ses côtés à table, tandis que le maréchal, paternel et familier, lui paraît renouveler l’amitié à l’antique. On échange des portraits : il a offert le sien par La Tour, et les Luxembourg ont fait enchâsser les leurs dans une ravissante boîte à bonbons en cristal de roche montée en or.

[…]

 

Extrait de l’ouvrage : Balade en Val-d’Oise, sur les pas des écrivains, Alexandrines, avril 1999

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