Pierre Deville à Saint-Nazaire

SAINT-NAZAIRE

Patrick Deville : Bureau avec vue
par Jean-Louis Bailly

Le bureau du directeur de la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs (MEET), au bout d’une perspective de livres, ouvre sur un bassin du port de Saint-Nazaire. Au fond, un formidable hôtel flottant sorti des chantiers navals ; au premier plan, de petits bateaux de pêche aux rouges et bleus pimpants ; entre ces deux extrêmes, le Picton Castle, trois-mâts barque qui reflète dans le bassin « la complication merveilleuse et savante de ses cordages » (Proust). Et sur cette collision de siècles, les merveilleux nuages, la lumière fantasque. Le pont se lève, donne passage à un cargo. On ne sait comment Patrick Deville, directeur de la MEET, se retient de lever à chaque minute les yeux sur ce tableau que chaque minute réécrit, que chaque jour efface. Sous son impulsion, les publications de la MEET se succèdent, traces de la rencontre annuelle « Meeting », où des écrivains de partout confrontent leurs expériences de la lecture et de l’écriture, et production des auteurs invités dans l’appartement du dixième étage : l’océan, l’estuaire, la ville les poussent à penser physiquement l’ici et l’ailleurs, le voyage et l’ancrage, avant de les penser dans l’écriture.

Patrick Deville naît en 1957, « de l’autre côté de l’eau », dit-on à Saint-Nazaire, à l’hôpital psychiatrique de Mindin dont son père deviendra directeur. Univers clos où l’argent n’a pas cours, quasi-autarcie dans une sorte de communisme primitif. Sauf quelques malades potentiellement dangereux, les mille pensionnaires vivent en bonne intelligence avec autant de membres du personnel dans l’enceinte de hauts murs sommés d’un chemin de ronde. La différence est si mince entre certains pensionnaires, simplets débonnaires, et certains membres du personnel, laissés-pour-compte de l’exode rural, que la frontière est poreuse : plus d’un jardinier ou d’un agent d’entretien ont d’abord été comme pensionnaires affectés à ces tâches. C’est là que Patrick Deville passe ses huit premières années. L’appartement de fonction occupe les ailes de la porte monumentale de 1862 (date de fondation de l’hôpital, alors lazaret pour marins en quarantaine). Deville se rappelle le théâtre à l’italienne, trois cents fauteuils de velours, dorures, dont s’enorgueillissait l’hôpital : s’y donnèrent vaudevilles, concerts et impérissables opérettes, au nom des vertus thérapeutiques de l’art. Il serait vain de vouloir déterminer l’empreinte d’un lieu aussi improbable sur l’œuvre de Deville. Mais une petite enfance dans un tel endroit laisse des traces ; découvrir le monde dans un univers clos esquisse d’imprévisibles perspectives ; et les vertus de tolérance trouvent parmi les rejetés mainte raison de s’épanouir.

[…]

 

Extrait de l’ouvrage : Balade en Loire-Atlantique, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, février 2009

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