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Proust et Ruskin d’Abbeville à Amiens

ABBEVILLE ET AMIENS

Marcel Proust sur les traces de John Ruskin
par JACQUES DARRAS
(extrait)

Combien de fois l’Anglais John Ruskin s’immobilisa-t-il au sommet de la Côte de la Justice dominant Abbeville pour admirer la Collégiale et le beffroi? Il faudrait minutieusement éplucher ses carnets de notes et de dessins pour établir le nombre exact. Jamais citoyen de la Reine Victoria ne traversa aussi fréquemment la Manche pour prendre la route d’Amiens et de la Champagne conduisant vers la Suisse et l’Italie. À l’inverse de ses compatriotes du siècle précédent, l’Irlandais Sterne ou le médecin Smollett dont l’intérêt de romancier s’était limité aux rencontres faites à l’étape, dans les auberges de Calais, Montreuil ou Bernay-en-Ponthieu, Ruskin appréciait par-dessus tout la nature et les monuments du paysage picard. Des trois mois passés à Abbeville entre Août et Octobre 1868, on le voit ainsi rapporter une somme de réflexions illustrées de dessins consacrés exclusivement à la Collégiale Saint-Wulfran. Il en fera la matière d’une conférence prononcée en Janvier 1869 à Londres devant la Royal Institution sous le titre de “ L’architecture flamboyante de la Vallée de la Somme ”. L’émotion de Ruskin, loin d’être impersonnelle, met subtilement en jeu le travail de la mémoire individuelle au contact de la mémoire collective du passé. C’est une émotion proustienne avant la lettre.

“ Vous vous arrêtiez au sommet de la colline pour bloquer le frein, puis vous leviez les yeux pour voir où vous étiez: –là-bas, à vos pieds, aussi loin que le regard pouvait porter sur la droite et la gauche, s’étendait la magnifique vallée de la Somme, — avec, au milieu du scintillement des bras de son fleuve, Abbeville, l’assemblée de ses toits moussus, comme un nuage violet et vaporeux, les tours vertigineuses de sa cathédrale se dressant au centre tel un massif montagneux…”

À peine évoquée la vision s’interrompt brutalement. Cette ville là n’existe plus: « Tout cela a disparu —et une bonne partie d’Abbeville n’est guère différente d’une bonne partie de Londres ”.

[…]

Extrait de l’ouvrage : Balade dans la Somme, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, mars 2007

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