Pigault-Lebrun à Calais

CALAIS

« J’ai voulu vous amuser… »
par Catherine Dhérent

Calais, non loin de la vieille église gothique Notre-Dame, 1833… Ça sent la marée et le poisson fumé, les cris des mouettes remplissent les ruelles. Un vieillard accompagné d’un jeune garçon pousse d’un coup sec la porte de l’auberge « Au papegai ». Des chandelles éclairent faiblement un caboulot  bruyant et joyeux. Des marins chantent. C’est un vaisseau hollandais Qui m’a débarqué au port de Calais, gai gai. Qui c’est qui a fait cette chanson, c’est le gars Camus, gabier de misaine, c’est le gars Camus, gabier d’artimon !…

– « Holà, l’hôtesse, verse-nous à boire et apporte-moi pipe et tabac ! J’ai envie de fumer comme un Hollandais ! »

– « Et bonjour m’sieur Pigault. Depuis le temps qu’on ne vous a pas vu à Calais ! Oh mais v’là d’la belle jeunesse avec vous ! »

– « Eh, c’est mon petit-fils, Émile. Je l’ai amené avec moi pour régler quelques affaires de famille. J’veux passer un bon moment avec lui à rire à ventre déboutonné. Il veut que je lui parle de ma vie. C’est amusant pour un jeune de son âge. Il ne connaît pas encore le monde et rien de tel que l’ambiance de ta gargotte pour faire revivre le passé et envisager l’avenir avec gaieté. Viens donc t’asseoir près de nous. Tu es bien jolie aujourd’hui ! Fêtons l’amour et le tabac ! Je tiens cette maxime utile de ce fameux monsieur de Crac. »

– « Eh papa Pigault, toujours prêt à conter fleurette malgré vos 80 ans ! »

– « Et pourtant je pourrais être désenchanté mon enfant. Avoir vécu l’enthousiasme de 89, m’être battu contre les injustices et voir maintenant revenir à grand galop les méthodes les plus conservatrices… »

– « C’est vrai grand-père ? Tu t’es battu ? Oh, je voudrais lire tes livres, mais père ne veut pas me les prêter… »

– « Hum, c’est-à-dire…, tu n’as pas encore l’âge de les lire tous ! Le temps viendra ! Tu comprendras à quel point je me suis amusé à écrire, même contre ceux qui voulaient m’assassiner de leur plume fielleuse ! Lorsque je riposte, c’est joyeux et sans penser à mal. Tout cela est ridicule. Tous ceux qui ont voulu me nuire, sont déjà morts… comme ce vampire de Geoffroy, une des sept plaies de l’Égypte que Dieu avait envoyées aux hommes… ou vont mourir… Comme moi… Nous sommes tous aussi misérables ! Je ne leur en veux pas. Ils ont fait jaillir en moi la fantaisie ! »

[…]

 

Extrait de l’ouvrage : Balade en Pas-de-Calais, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, mai 2006

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