Alain Hervé à Chausey

CHAUSEY

Mon dictionnaire de ma Manche,
par Alain HERVÉ
(extrait)

Centre du monde

J’ai eu la chance d’y naître. Je veux dire à Granville, Manche. Avant d’avoir compris ce qui se passait, on me faisait prendre la mer, j’étais déjà arrivé à Chausey. J’avais deux mois. Pendant toute mon enfance, j’ai assisté au déploiement des marées, à la révélation du grand erg des fonds qui se dévoilent, à la précipitation du retour des eaux. À satiété le grand spectacle géologique. Je ne m’en suis jamais remis.

Chambre de commerce de Granville

Mon grand-père maternel, Léon Ernouf, cap-hornier, capitaine au long cours retraité, en était le secrétaire général. Dans son appartement : la panthère empaillée, les éléphants de faïence, les chaises turques. Mon placenta fut enterré dans le jardin au pied de deux palmiers de Chine et d’un bouquet de bambou. Il y avait un bassin noir sans fond qui communiquait avec les enfers. On m’interdisait de m’en approcher. Ce lieu est devenu un parking. J’ai suivi ensuite la piste des palmiers et des bambous.

Chausey

Embrassant le cercle de l’horizon autour de soi, on prend sans arrêt la mesure de l’espace où l’on vit. À tel point qu’on croit ne jamais pouvoir se résigner à descendre du train gare Montparnasse, s’enfoncer dans le métro, se mêler aux foules urbaines, respirer l’air moisi des centres commerciaux, lire des journaux qui ne parlent jamais de la mer, mais d’absurdes histoires politiques. Et puis on se fait à tout, parce que l’homme est ainsi fait. Mais on se souvient que l’on sait allumer un feu avec du bois d’épave, gober un oeuf de mouette (pas vraiment délicieux) ou dénicher un homard ou un congre hors de son trou avec une gaffe, ou passer une nuit en plein air sur un îlot, roulé dans un duvet, avec pour veilleuse Orion qui dérive d’est en ouest tout au long de l’obscurité. Je me suis trimballé tout au long de ma vie avec un système de référence complètement inadéquat pour participer à la vie en société et pire, urbaine. J’y suis peut-être, mais je n’en suis pas vraiment. J’ai appris à y vivre, mais je désapprouve en douce son mode de fonctionnement, ses codes barre, ses modes cultes, ses pipoles de pacotille, son bigotisme scientiste, ses philosophes stériles, son abattoir de cerveaux qu’est la télévision. Je me suis appliqué à pratiquer un métier qui me permettait de prendre le large. J’ai sans arrêt largué les amarres pour aller renifler les latitudes maritimes, arpenter les îles, écouter la musique du silence.

Gavray

Les meilleures terres de la Manche pour la production du beurre, disait-on dans ma famille. Nous avions une ferme à la Bloutière, aujourd’hui survolée par les lignes à haute tension qui alimentent la Bretagne qui a refusé les centrales nucléaires mais ne refuse pas l’électricité.

[…]

 

Extrait de l’ouvrage : Balade dans la Manche, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, mars 2006.

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