Antoine Blondin à Linards

LINARDS

La vie dilapidée d’Antoine Blondin,
par Denis Tillinac
(extrait)

Au début, une légende de clochard céleste à la Verlaine dont je glanais des bribes en fréquentant les gens du rugby. Ou bien les bars du Quartier Latin. J’apercevais sa barbe dans les tribunes des stades ; les drilles qui l’environnaient avaient été les héros de mes tendres années. Je savais son amitié fascinée pour les frères Boniface, surtout pour Guy qui dans son panthéon intime rejoignait Nimier. Ils étaient morts dans la fleur de l’âge, on disait Blondin inconsolable. C’était un écrivain réputé « hussard », protégé par Mitterrand, que le milieu littéraire ne prenait pas très au sérieux.

J’ai fini par le lire. Tout : cinq romans, des nouvelles, des chroniques ; ça ne m’a pas pris beaucoup de temps. Mais j’ai découvert une prose où les mots, subtilement détournés de leur sens courant, avec une ironie empreinte de tendresse, composaient la saga infiniment pudique d’une mélancolie très, très noire. Plutôt le spleen baudelairien que celui de Chateaubriand car l’Histoire, avec une majuscule, n’était pas de la noce. Pour tout dire il était de ces jeunes maurassiens de l’avant-guerre qui à la Libération se sont sentis floués. Venu trop tard pour s’ouvrir des perspectives cavalières, il s’est résigné à la commémoration de songeries juvéniles. D’où l’amitié faussement virile comme exutoire, les divinités du stade pour étancher la soif d’héroïsme — et la littérature pour distiller des regrets à la pelle. Il aimait la rive gauche de la Seine où divaguent les fantômes des héros du Lagarde et Michard. Il aimait les copains qui fraternisent dans les vestiaires avant d’entretenir au zinc des bistrots la flamme d’une connivence désemparée. Il aimait jongler avec les mots pour rameuter l’intégrale de ses nostalgies. Il burinait ses pleins et ses déliés avec la même minutie de joaillier que Jules Renard dans son Journal, son livre de chevet. Blondin était entré en littérature comme d’autres en religion, commentant nos classiques avec l’audace candide d’un amoureux transi. Il aura été, l’air de rien, le plus beau prosateur français du demi-siècle. Le moins frelaté, mais pas le plus simple. Peu de lettrés le savent, tant la légende du noctambule entre deux tournées a occulté son œuvre.

[…]

Extrait de l’ouvrage : Balade en Limousin, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, mars 2009

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