L’Isle-Adam Carco

L’Isle-Adam

Carco, de Montmartre aux Bords de l’Oise
par Michel Décaudin
(extrait)

 

 

Lorsque, en septembre 1939, Francis Carco vient s’installer à L’Isle-Adam, rue des Bonshommes, une réputation de mauvais genre pèse sur lui auprès de certains de ses voisins. Ce romancier des bas-fonds, ce biographe de Villon le mauvais garçon et de Verlaine le déclassé, n’a-t-il pas des relations douteuses chez les filles et leurs protecteurs, n’est-il pas l’habitué des bastringues où il ne dédaigne pas de pousser la romance en s’accompagnant de l’accordéon ?

Réputation assurément surfaite – mais ne l’entretenait-il pas lui-même avec une certaine complaisance depuis le succès de Jésus la Caille en 1914 (il avait alors vingt-huit ans) ?

Un autre aspect de la personnalité de Carco aurait dû dissiper les réticences adamoises. Ses débuts, au lycée d’Agen avec Raymond de la Vaissière et le futur Tristan Derème, puis à la caserne de Grenoble en compagnie de Jean Pellerin, avaient été ceux d’un poète élégiaque, admirateur de Francis Jammes et de Touny-Lérys. Monté à Paris en 1910, il deviendra la cheville ouvrière du groupe fantaisiste qui se réclame de Toulet et, à l’image de ses Contrerimes, prône une poésie raffinée, d’un enjouement désabusé. Il restera fidèle à cette veine, rééditant à plusieurs reprises ses premiers poèmes, La Bohème et mon cœur, Chansons aigres-douces, Au vent crispé du matin, les complétant en 1920 par Petits airs, qui s’ouvre sur cette  «dédicace» :

«Vous aimiez les roses d’automne
Qui s’effeuillent quand on les cueille,
Les dahlias, les chrysanthèmes…
Sais-je encor ! la chute des feuilles…

Mais l’amour vous a dévastée
Et vous pleurez après le temps
Où vous détestiez le printemps…
De tout cela, qu’est-il resté ?»

Il donnera encore en 1936 une Petite suite sentimentale, au titre explicite. Et les lecteurs de ses Mémoires d’une autre vie savent avec quel attendrissement il y évoque ses années d’enfance.

Nul doute que le Carco qui revient à L’Isle-Adam après les années d’Occupation passées en Suisse soit  ce poète sensible à l’âme des lieux et des choses plutôt que le romancier de Brumes. Il s’installe dans une belle demeure de l’avenue de Paris, qu’il a baptisée La Planque :

«C’est une maison ancienne, à l’alignement des autres sur l’avenue de Paris : une vieille maison aux volets verts mais qui possède, comme on cache un secret, un grand jardin pris sur un petit bois, un potager, deux serres et un kiosque délabré. Aucun arbre d’essence rare n’altère l’harmonie de l’ensemble ni ne lui prête cette fâcheuse apparence de “square” qui déshonore tant de banlieues.»

Là, au milieu de ses tableaux et de ses vieux meubles retrouvés, il reçoit hiver comme été ses amis, les introduit aux charmes de la vie provinciale.

[…]

 

Extrait de l’ouvrage : Balade en Val-d’Oise, sur les pas des écrivains, Alexandrines, avril 1999

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