LOUVECIENNES Nin

LOUVECIENNES

Un laboratoire de l’âme
par Béatrice COMMENGÉ
(extrait)

 

Louveciennes, alors, se présente à l’horizon
de mon esprit, comme une sorte
de laboratoire de l’âme. La chose la plus
importante ici, c’est l’âme — tout le reste
lui est subordonné.

HENRY MILLER

 

C’est l’été. L’été 1930. Le 17 août exactement. Ce jour-là, un peu par hasard, les époux Guiler se sont arrêtés à Marly. Ils cherchent une maison à louer dans les environs. Lui, c’est Hugo, un Américain à Paris, qui travaille depuis cinq ans à la National City Bank. Elle, c’est son épouse, Anaïs, vingt-sept ans, sans enfant, sans profession. Inconnue. Inconnue, mais riche. Sa richesse ? Un journal intime. Des milliers de pages de journal intime, écrites depuis plus de seize ans. Vingthuit cahiers reliés, classés, cachés — signés Anaïs Nin Guiler, ou bien Anita Aguilera. Elle n’a pas encore vraiment choisi. Nin comme son père ? ou Aguilera comme lorsqu’elle danse le flamenco, sa deuxième passion ? La jeune épouse sans profession rêve de devenir écrivain. Elle n’en est encore qu’à ses débuts. Débuts de romans, de nouvelles, d’articles. Anaïs est en ébullition : elle vient de découvrir D. H. Lawrence, cet Anglais à la réputation sulfureuse, mort quelques mois plus tôt sur la Côte d’Azur. Elle a commencé à rédiger un essai sur l’auteur de Femmes amoureuses et de L’Amant de Lady Chatterley. Ce pornographe est un mystique : voilà ce qu’elle doit faire comprendre au monde. Au travail !

La maison est située au 2 bis, rue Montbuisson, dissimulée entre un grand jardin sur l’arrière  et une très haute grille sur la rue. Madame du Barry y aurait séjourné. Refuge parfait. A une demi heure de Saint-Lazare… et le loyer est si bas qu’ils vont économiser plus de 25 000 francs par an : c’est ce qu’ils recherchent, par ces temps de crise. Du calme. Du charme. Le jeune couple en tombe amoureux. Quand pourront-ils emménager ? En octobre.

Anaïs devient décoratrice : murs abricot pour augmenter la lumière, cheminée de mosaïque bleue… et, surtout, un bureau pour écrire, une pièce à elle, avec une table devant la fenêtre, un divan bas, et les portraits de ceux qu’elle aime accrochés au mur, à commencer par celui de Lawrence… « Remercions le krach boursier, qui m’a offert Louveciennes et son incroyable silence, dans lequel je peux travailler comme si le monde n’existait pas », note-t-elle le 19 décembre 1930. Ce premier livre sera signé Anaïs Nin. Plus de Guiler, plus d’Aguilera. Anaïs a repris son nom de baptême. Ici, à Louveciennes. Louveciennes : lieu de la deuxième naissance.

La première, c’était le 21 février 1903, sous le même ciel, ou presque : à Neuilly. Hasard ? Encore ?  Joachim Nin est espagnol, pianiste et compositeur, Rosa Culmell, la mère, danoise, élevée à Cuba. Mais  les étoiles qui protègent Anaïs sont en France, à Paris. Le père est un artiste voyageur et amoureux des femmes : à dix ans, Anaïs connaît déjà Berlin, Bruxelles, Barcelone, Paris bien sûr, et Arcachon… Arcachon, lieu de la déchirure, de l’abandon du musicien volage, de l’adieu à la petite fille, qui  s’embarquera sur un grand paquebot en direction de l’Amérique. Elle a onze ans.

Le Journal est une longue lettre au Père qui ne s’achèvera jamais, même quand ils se seront revus, séduits, aimés, quittés.

[…]

 

Extrait de l’ouvrage : Balade en Yvelines, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, mars 2011.

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