Armand Robin à Plouguernével

Plouguernével

Armand Robin l’homme sans nouvelle,
par Françoise Morvan
(extrait)

Armand Robin n’aurait pas manqué de trouver comique le fait de figurer au nombre des écrivains de la Bretagne du nord car, s’étant voulu de nulle part et se proclamant sans existence, il ne se disait natif de Plouguernével, près de Rostrenen, que par ironie — une ironie qui, en l’occurrence, l’aurait certainement amené à constater que Plouguernével se trouvant plutôt au nord du sud qu’au sud du nord de la Bretagne, il ne pouvait guère être dit qu’absent du sud pour n’être pas au nord. Ainsi, bien que les commentateurs se soient acharnés, et s’acharnent plus que jamais, à lui « fabriquer des jours », lui « ajuster des bras », bref, l’« affubler de vie » en dépit de ses protestations, sa paroisse natale peut-elle être considérée comme « le lieu de son non-lieu », simple point de passage ouvert à l’univers, qu’elle était devenue pour lui. Et c’est seulement une fois admis ce principe d’absence que l’expérience littéraire si étrange d’Armand Robin trouve sa signification propre, et sa beauté.

Une œuvre apparemment très mince : un bref recueil de poèmes ouvrant sur des poèmes traduits du russe, de l’anglais, de l’allemand, du polonais, du breton, puis, à partir de ce recueil justement intitulé Ma vie sans moi, un élargissement vers les langues les plus étrangères, non pas vraiment apprises mais traversées pour accéder aux poèmes par lesquels Armand Robin pouvait se traduire — le chinois, l’arabe, le hongrois, le finnois, le tchérémisse des prairies… une vingtaine de langues au total, quarante, dit-il parfois, et même cinquante : « cinquante langues, monde d’une voix ! »… Une œuvre sans contours ni fin, cessant bien vite d’être une œuvre, pour être elle-même le lieu d’un absolu désœuvrement, l’auteur faisant de son inexistence le moyen de donner voix à toutes les poésies de l’univers. Plaisanterie métaphysique, épopée cosmique, cette inversion de la traduction n’a guère été comprise, pas plus que sa face nocturne, la non moins étrange expérience de décryptage des propagandes radiophoniques qui a donné lieu à la publication d’un bref essai, La fausse parole.

[…]

 

Extrait de l’ouvrage : Balade en Bretagne Nord, sur les pas des écrivains (c) Alexandrines, mars 2011.

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